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Dim, octobre

Libération des espaces publics au Bénin : Le regard d’un diplomate à la retraite

Chronique politique
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En Juin 2016, le Gouvernement a pris une décision relative à la libération des espaces publics dans les villes de notre pays. Six mois ont été prévus pour permettre aux citoyens concernés de se conformer librement à cette mesure. Que s’est-il passé après ce délai et quels sont les enseignements qui en découlent ?

Il y a lieu de rappeler que cette décision se situe dans le cadre général de l’amélioration du cadre de vie et de la modernisation des villes au profit de nos populations. La phase actuelle n’est que le début d’un processus qui devrait se poursuivre avec d’autres actions appropriées.

De Juin à fin décembre, une partie de ces espaces a été librement libérée, tandis que d’autres occupants n’ont pas cru devoir se soumettre à cette décision.

Aussi avons-nous assisté depuis le 4 janvier 2017 à la destruction forcée des installations de tous genres, placées sur les espaces publics, tant au long des rues et grandes artères que dans des places publiques. Des images frappantes ont circulé dans des réseaux sociaux avec des commentaires désobligeants. Les citoyens qui doutaient de la volonté et capacité des pouvoirs publics à mettre en exécution cette décision ont été surpris. Leur surprise relève de ce que par le passé, l’Etat avait l’habitude de reculer face à la réaction défavorable d’une frange de la population. Tout se passait comme si la direction du pays était subordonnée à l’humeur de la rue.

Cette opération parfaitement légitime a eu lieu sans entraîner le moindre soulèvement populaire que certains milieux avaient pourtant envisagé. Il ne pouvait pas en être autrement dans la mesure où les occupants de ces espaces sont conscients de ce que ces lopins de terre ne leur appartiennent pas. Ils ont tout simplement profité du laxisme et du laisser-faire des autorités centrales et locales.

Aujourd’hui, les avis et appréciations commencent par changer. Nombreux, sont les citoyens qui admirent les résultats de cette opération qui a donné à nos villes du Sud au Nord un nouveau visage. Selon certaines personnes, on respire mieux et on se sent en sécurité dans la circulation. D’autres compatriotes trouvent salutaire cette opération qui met de l’ordre partout. En somme, un nombre de plus en plus grandissant de citadins commence par dire du bien de cette mesure, y compris ceux qui en étaient farouchement opposés.

Un adage populaire dit qu’on ne peut faire l’omelette sans casser les œufs. La modernisation et l’assainissement de nos localités que tout le monde appelle de ses vœux ont un coût. Aucune belle ville au monde ne s’est construite sans l’ordre, la discipline et l’observance scrupuleuse des lois et textes réglementaires qui régissent la vie urbaine et la République. Le développement d’un pays ne peut se faire sans la prise en compte de ce minimum. Evitons de donner raison à celui qui a déclaré, il y a environ trois décennies, que l’Afrique refuse le développement.

L’opération consistant à libérer les espaces publics, a offert l’occasion de confirmer certains dysfonctionnements de notre société, à travers les propos, les provocations et les comportements peu citoyens qu’elle a suscités. Elle a permis de mettre à nu certains maux dont nos populations doivent se débarrasser si l’on veut avancer dans la voie du développement et de l’épanouissement social. L’un de ces mauvais comportements est la propension à volontairement ignorer la loi et les textes réglementaires de la République.

En effet, depuis l’avènement du renouveau démocratique, il est apparu dans notre pays la tendance à ignorer ou à refuser de se conformer à la législation nationale. L’évolution de ce comportement non citoyen a conduit aujourd’hui à l’incivisme galopant. L’une des illustrations en est le spectacle désolant de voir boucher d’ordures ménagères les caniveaux ouverts, construits à grands frais, grâce à l’aide étrangère. Et ceci se fait sans gène comme si c’était un droit. L’institution de la police environnementale n’a pas pu empêcher ces actes.

Une autre manifestation de l’incivisme qui s’est développé ces dernières années, est la disparition progressive  de « la peur du gendarme », qui est pourtant le début de la sagesse. Les citoyens béninois répondent difficilement aux injonctions des forces de sécurité. Ils n’hésitent même pas à menacer ou agresser les hommes en uniforme chargés d’assurer la sécurité et l’ordre public. Ne parlons plus des feux tricolores devenus de plus en plus rares dans nos centres urbains que les conducteurs des véhicules à 2 roues brûlent allègrement au nom des libertés démocratiques. C’est ce même incivisme qui explique l’ajournement jusqu’à la date du 02 janvier 2017 de la décision de libération des espaces publics, par certains occupants illégaux qui comptent sur la protection de leurs leaders politiques.

En effet, la politisation à outrance de toute activité et la recherche effrénée de la popularité ont engendré dans notre pays aujourd’hui et ce, depuis l’avènement du renouveau démocratique en 1990, le laisser-faire, le laxisme, le vouloir-plaire à tout le monde et le silence complice face à la violation et le non respect des lois. Tous les animateurs de la vie politique y compris les dirigeants centraux du pays, à cause des calculs électoralistes, ont préféré adopter la position de ne rien voir, ne rien dire et ne rien entendre, face au désordre, à l’indiscipline et aux actes peu patriotiques qui se développent dans le pays. Au lieu d’étouffer dans l’œuf certaines pratiques qui violent la législation nationale, on préfère garder le silence parce que les échéances électorales sont proches et il faut rechercher à cette fin la popularité pour être sûr d’être élu. A force de cultiver la popularité coûte que coûte, on tombe facilement dans le populisme qui met en danger la démocratie.

Aussi, la libération des espaces publics relève t-elle- normalement de la compétence des maires qui doivent se battre pour l’embellissement de leurs localités et créer un cadre de vie décent à leurs administrés.La non-exécution de ce genre de tâches par les autorités territoriales locales, crée alors un vide que le pouvoir central vient naturellement combler, car la nature a horreur du vide.

Une autre tare qui a été mise à jour par cette opération, reste le non respect des autorités publiques. Pour des raisons politiques ou de défense des intérêts personnels, nombreux ont été les citoyens qui, ignorant volontairement l’intérêt général que vise la libération des espaces publics, versent facilement dans le dilatoire, voire les injures à l’égard de leurs chefs. On n’hésite pas à proférer en public des injures contre les autorités politico-administratives, croyant que la démocratie tolère ce genre de choses. Toute autorité publique mérite un minimum de considération et de respect car c’est Dieu qui établit l’autorité.

Des étrangers vivant au Bénin déplorent cet excès de langage qui n’est autre chose que la critique. Ce qui est attendu d’un citoyen, c’est l’esprit critique et non l’esprit de critique. Des officiels africains de passage à Cotonou ont déclaré à ce sujet qu’il y a excès de démocratie au Bénin. Ceci nous amène à souligner l’importance que revêt la reprise dans les cours primaires de nos établissements scolaires des cours matinaux de l’éducation civique et de la morale, comme ce fut le cas depuis la période coloniale jusqu’à l’époque de la révolution marxiste léniniste.

A notre avis, la décision relative à la libération des espaces publics est bonne dans la mesure où elle s’inspire des textes légaux de la République et contribue à améliorer le cadre de vie de nos populations. Elle vise la défense de l’intérêt général et rappelle à tout citoyen l’obligation à respecter les lois et à observer la discipline et l’ordre. On oublie souvent que l’ordre et la discipline sont aussi les piliers du développement. Si les forces armées dans tous les pays du monde représentent la force la mieux organisée, c’est parce que l’un de leurs principes fondamentaux et scrupuleusement observés, est la discipline, l’ordre et le respect de la hiérarchie. Toute nation désireuse de se développer doit en faire aussi son crédo.

En réalité, l’opération dont il s’agit ici n’est pas sans précédent. Il en a eu par le passé et visait le même objectif. Au lendemain de l’indépendance du Dahomey, le ministre de l’Intérieur d’alors, Monsieur AROUNA Mama dans le cadre de l’embellissement de la ville, avait décidé, au nom du Gouvernement, que tous les bâtiments et clôtures qui longent les principales rues de Cotonou et Porto-Novo doivent être badigeonnés dans un délai défini. A l’époque, le Ministre s’est rendu célèbre par cette phrase propre à l’Autorité qu’il incarne : « je dis bien, badigeonner » et ce fut fait.

Une autre question importante que soulève cette opération, est celle de la notion et du respect des biens publics. Tous se passe comme si les Béninois taillent peu d’importance aux biens communautaires. C’est ce qui explique beaucoup d’amalgames que tout le monde déplore sans que personne propose comment y remédier.

La dernière décision du Gouvernement selon laquelle l’Etat aura recours désormais au leasing pour acquérir les matériels roulants, découle du constat que le parc automobile de la Nation est mal géré, mal entretenu et mal utilisé, ce qui est le contraire des véhicules privés. En d’autres termes, l’intérêt général  est la notion la moins bien partagée au Bénin. En Asie, tout se décline en Destin Commun dans la discrétion et le travail. Ce n’est pas pour rien que ce continent a atteint ce niveau admirable de développement.

L’occupation des espaces publics est l’expression de la primauté de l’intérêt personnel sur l’intérêt général et l’illustration du non-respect des biens publics. 

Le problème qui se pose de nos jours et qui rend difficile la direction du pays, c’est la mauvaise perception de la démocratie à tous les niveaux. On a tendance à croire que la démocratie, c’est la liberté sans limite et sans mesure, c’est l’expression désordonnée, calomnieuse et destructive de l’opinion, c’est le non-respect de l’autorité publique, toutes choses qui tendent à évoluer vers l’anarchie. Voilà pourquoi sans scrupule, on assiste à des scènes non citoyennes ci-après : prononciation des injures et invectives contre nos dirigeants ;  résistance à l’exécution des décisions gouvernementales ou communales ; incendies des biens publics ; actes de vandalisme sur les réseaux électriques et téléphoniques ; vols des garde-fous métalliques ou en aluminium longeant les autoroutes et les ponts,  etc…

Les pays en développement comme le nôtre ont encore beaucoup de défis à relever. Pour y parvenir, il s’avère nécessaire que l’Etat soit fort, comme ce fut le cas des pays asiatiques et latino-américains aujourd’hui émergents. Il ne s’agit pas de verser dans la dictature, mais de faire respecter sans faille les règles légales de la République. Un Etat fort suppose la combinaison de trois (03) éléments principaux que sont : la définition des structures mises en place et de leur rôle ; l’énonciation claire des règles de fonctionnement et enfin leur acceptation par la majorité en vue de la satisfaction des besoins du plus grand nombre.

Ainsi défini, l’Etat fort doit être au service du peuple et veiller à ses préoccupations. Si le pouvoir actuellement en exercice ne fait pas ce genre de travail, il lui sera reproché plus tard de n’avoir rien fait, tout comme aujourd’hui on entend dire que l’ancien pouvoir n’a rien fait. Cette appréciation est, du reste excessive car on ne peut pas croire que pendant dix (10) ans, le pouvoir politique n’ait rien fait. Ainsi, même pour le peu de temps d’exercice du pouvoir par le régime en place, on ne peut prétendre que tout ce qu’il réalise est mauvais. Il y a de bons résultats même si tout n’est pas parfait. Mieux, la volonté de bien faire existe.

Aucune décision ne saurait être approuvée à 100% par la population, l’essentiel est qu’elle serve l’intérêt général. Sur quoi pourra-t-on se fonder pour mal apprécier les mesures de déguerpissement actuellement mises en œuvre ? Même la référence à la méthode utilisée n’est pas convaincante.

En effet, tout le monde a été prévenu et un délai de grâce assez long a été observé. Mais le laxisme propre  aux populations  n’a pas permis un démarrage libre de l’opération. Quant à ceux qui en sont hostiles, il ne leur reste qu’à prier pour que l’application des mesures d’évacuation des lieux ne dure pas, en comptant sur cet autre aspect du laxisme et de non-fermeté du pouvoir politique au Bénin.

Peut-on construire un Etat de droit s’il n’existe pas de lois qui par essence sont universelles et intemporelles ? La non-observance des règles et lois est contraire à la quête permanente de l’édification et de l’approfondissement de l’Etat de droit. Ces règles doivent être appliquées et les mesures de libération des domaines publics s’inscrivent dans ce cadre.

En dehors de la libération des espaces publics, il reste beaucoup d’autres mesures à prendre pour améliorer le cadre de vie des Béninois. De crainte de n’être pas exhaustif, je me contenterai de citer à titre d’exemples quelques unes à savoir : la propreté des villes et villages par la maîtrise du ramassage et de la gestion des déchets ménagers ; la lutte contre la pollution atmosphérique et sonore ; une meilleure réglementation de la circulation sur nos routes et dans nos rues ; l’interdiction de l’usage des sachets plastiques et leur remplacement par des sacs en matières biodégradables ; la prise de décision selon laquelle sur le plan foncier, le lotissement précède l’installation etc….

Le peuple béninois qui sait défendre ses intérêts ne manquera pas d’apporter son soutien à l’exécution de ce vaste programme qui a l’ambition de jeter les bases d’une société où il fait effectivement bon vivre. Les espaces publics étant à présent libérés, il reste à les mettre en valeur et nous osons croire qu’il en sera ainsi dans un avenir immédiat.

Le danger qui guette l’application des mesures actuelles, c’est de les arrêter. Il faut au contraire les amplifier et, qui plus est, les rendre pérennes. C’est du reste, l’une des manières de redistribuer la Richesse Nationale ; car les objectifs visés sont de portée générale et universelle. Seul l’Etat peut les garantir. On ne peut pas construire à grands frais des infrastructures publiques et ne pas les entretenir. L’évacuation des domaines publics est une forme d’entretien et de respect des lois.

 

                                                                                  Fait à Cotonou, le Mardi 28 Février 2017.

 

                                                                                                  Jean-Pierre EDON

                                                                       Ambassadeur, Spécialiste des questions internationales et du développement.

 

                                                                                             

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